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"Celles qui attendent"

mercredi 13 octobre 2010

« Celles qui attendent » de Fatou Diome : une plongée dans les drames sociaux d’un village sénégalais

Sokhna Khadidiatou Sakho

Source : www.aps.sn

’’Celles qui attendent’’, le dernier roman de la Sénégalaise Fatou Diome, peut au premier abord se lire comme un procès en règle de la polygamie, à travers un récit nourri à la source de problèmes existentiels rendus encore plus complexes par les conséquences de l’émigration clandestine.

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En réalité, passé le moment d’une première lecture facile, Fatou Diome rend compte, en toile de fond, de véritables drames familiaux sous-tendus par une hypocrisie parfois déconcertante, qui donne beaucoup de relief à l’évocation littéraire de la vie de Niodior, village paisible des îles du Saloum où l’auteur a vu le jour il y a une quarantaine d’années environ.

Le roman de Diome, publié aux éditions Flammarion, fourmille de multiples histoires vécues dans la douleur, ‘’dans un silence loquace’’, et empilées les unes sur les autres par le plaisir inouï de l’auteur à narrer la vie de son village d’origine.

La remise en cause, la critique de la polygamie, à travers certaines idées reçues d’une Blanche, ‘’dame de Porcelaine’’ devenue la deuxième épouse d’un émigré fils du village, ne constitue donc pour l’auteur qu’un prétexte pour donner son opinion sur tout. En particulier sur l’Occident dont elle semble faire le procès parfois via ce livre digeste écrit dans un style direct.

Arame et Bougna, mères de deux clandestins, Lamine et Issa, sont des confidentes. Coumba et Daba sont, elles, épouses des deux émigrés, compagnons d’enfance au village et camarades d’infortune dans le cercle infernal de l’Occident.

Les deux femmes qui attendaient beaucoup de leurs maris, sont obligées de vivre en silence leur désillusion. Deux femmes, deux destins. Coumba, la belle-fille de Bougna, épouse de Issa, semble avoir un sort moins chaotique. Du moins en apparence, car elle a eu la chance de s’être éprise de son mari et de bénéficier d’une célébration en grandes pompes de son mariage. Un détail important dans cette île sympathique et énigmatique de Niodior.

Daba a dû pour sa part renoncer à son ancien amour, le brave pêcheur Ansou, pour se marier avec Lamine sous la pression de ses propres parents et de la mère de son actuel époux.

Mais très vite, le mariage commence à battre de l’aile. Car Daba, après une longue attente et face à la tyrannie de ses pulsions, est allée à la rencontre de Ansou, à Dakar, la capitale, loin des regards indiscrets.

N’empêche, au village on se rend vite compte de son infidélité, car au bout de quelques mois Daba tombera enceinte. Un scandale à Niodior où l’affaire alimente toutes les discussions sous l’arbre à palabre, aux champs et au puits.

Pour sa part, Ansou savoure sa revanche tout en travaillant dur dans l’espoir que son mariage avec Daba sera enfin possible. Quant à cette dernière, elle est obligée de se terrer chez elle durant toute sa grossesse. Même après sa délivrance, elle fera face aux remarques très déplacées des voisins.

Daba aura du répit quand sa belle mère accepte de l’accueillir chez elle. Arame pouvait-elle agir autrement, vu que sa vie de couple avec Koromack est un véritable enfer ?

Elle vit en effet difficilement avec son mari coléreux. Amoureux d’un autre homme, elle a été obligée de se marier sous la contrainte avec un divorcé qui a répudié ses deux femmes, faute d’enfants.

En réalité, c’est lui la ‘’source du mal’’, car il est impuissant. Il a fallu l’arrivée de Arame pour en avoir la preuve. Arame s’était, elle aussi, livrée à ses premières amours, à la suite de son mariage forcé. Tombée enceinte à son tour, elle a mis au monde Lamine.

Comme c’est souvent le cas, le vrai père n’a pas osé réclamer la paternité de l’enfant. Ce serait un sacrilège. Koromack fait ainsi office de père pour montrer à la face de Niodior qu’il est un vrai homme. Un père qui, dans les faits, n’a jamais aimé son ‘’fils’’ Lamine, jusqu’à sa mort intervenue après une longue maladie qui l’a cloué au lit.

Bougna, mère de Issa, l’autre émigré, est elle aussi confrontée à l’épineuse question de la polygamie, qui l’a beaucoup rongée, du fait de la jalousie et des rivalités avec sa coépouse. Une situation qui a fait que la réussite des fils de sa rivale a multiplié l’envie de Bougna de voir son fils réussir à son tour.

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Elle se fait violence, pour qu’Issa ait les moyens d’emprunter les pirogues de fortune à destination de l’Eldorado européen. Las ! Sur place, Issa et Lamine vivent l’enfer.

Entre fouilles et traques quotidiennes, ils vivotent en concubinant avec des vieilles femmes blanches. Lors d’une escapade, Issa tombe sur une Européenne qu’il épouse avant de se rendre avec elle au Sénégal, dans le fabuleux village de Niodior, pour des ‘’vacances découvertes’’.

Coumba, la première épouse, qui a longtemps attendu, est résignée à vivre avec son hôte encombrante. ‘’Ceux qui nous oublient nous assassinent’’, disait-elle. Issa ne l’avait peut-être pas oubliée. Mais hélas, son mari tenait beaucoup à sa ‘’dame de Porcelaine’’ qui trouve que ‘’Coumba est très mignonne et même pas jalouse’’.

Fatou Diome prend ici une position tranchée en s’insurgeant rigoureusement contre l’attitude de la ‘’blanche’’, ‘’la pauvre idiote’’. ‘’Comme s’il existait une seule femme capable d’imaginer une autre dans les bras de son mari sans avoir envie de l’étriper !’’, écrit la narratrice, en commentant le comportement de celle qui ‘’affichait une posture de co-épouse accommodante’’ et qui ‘’ne voyait de l’Afrique que ce qui tenait dans le périmètre de son téléobjectif’’.

’’La polygamie n’est pas si terrible que ça !’’, affirme la toubab. Fatou Diome lui rétorque que ‘’seule une repue, qui s’était payé son étalon comme son dernier sac Prada et le tenait fermement par la bride, pouvait dégoiser pareilles sornettes’’.

’’Que savait-elle des rivalités, transmises de génération en génération, capables d’hypothéquer l’avenir de toute une descendance, écrit l’auteur ? Que savait-elle des longues nuits d’ascèse, de l’angoisse de l’attente et de la frustration, elle qui disposait de nos gros nounours onze mois sur douze et le cédait comme on offre une location saisonnière ? Lui avait-on parlé de la propagation du Sida, accélérée par le partage de routoutou ? A quoi lavait-elle sa foufounette, pour se sentir hors de danger ? Son ramoneur enfilait-il un scaphandre avant de plonger dans son lac Tanganyika ?’’.

Selon Diome, la pire insulte jamais faite aux ‘’martyres de cette pratique d’un autre âge’’, est de dire que ‘’la polygamie n’est pas si terrible que ça !’’.

’’Celles qui attendent’’ traite principalement des drames familiaux inhérents à l’émigration surtout clandestine et de la douleur spécifique vécue par les mères et épouses d’immigrés. Mais dans ce roman, l’auteur s’atèle également à mettre en exergue la face hideuse de la société sénégalaise voire africaine.

Une narration ayant un goût d’inachevé car si Lamine est revenu et a réussi à ‘’reconstituer sa famille’’, ce n’est pas le cas de Issa qui est reparti avec son épouse blanche.

Bougna et Coumba devront encore attendre. Car, dans le village de Niodior, cette île de marins, comme l’écrit Fatou Diome, même si la vie tangue à donner des migraines, c’est quand on croit le naufrage inévitable que la barque reprend de plus belle la bonne trajectoire. ‘’Arame, Daba, Coumba, Bougna, comme toutes leurs semblables, poursuivaient ainsi stoïquement leur navigation’’. Elles savent toujours attendre…

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